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Boues d’épandage : filière de valorisation ou danger pour l’environnement ?

Suite aux articles publiés dans l’Est Républicain 1, 2, où les boues d’épandage sont accusées de produire une nuisance olfactive, Grégorio Crini, chimiste environnemental au laboratoire Chrono-environnement, revient sur le sujet

J’ai été surpris de lire dans la presse régionale ces affirmations selon lesquelles la pollution par les boues représente toutes les fausses croyances populaires et que les autres filières sont anti-environnementales.
L’épandage agricole des boues n’est pas une solution durable de valorisation mais un danger pour nos écosystèmes et par conséquent pour l’homme. L’acceptabilité sociétale de l’épandage s’est fortement réduite, de plus en plus de riverains et touristes se plaignent des nuisances olfactives. L’odeur d’œuf pourri est caractéristique mais ce n’est que le sommet de l’iceberg. Il faut s’intéresser à la partie immergée, à savoir toutes les substances chimiques et biologiques dites émergentes que l’on ne recherche pas. Même une partie du monde agricole se méfie de ces « biosolides » car ces boues sont des concentrateurs de substances. Un sujet hautement sensible que confirment de nombreuses études scientifiques à travers le monde.

Quel est le rôle d’une station d’épuration ?
Une station d’épuration, urbaine (STEU) ou communale (STEP), a pour principal objectif de traiter nos eaux usées afin de les rendre conformes à la réglementation avant de les renvoyer dans l’environnement. Le principe consiste à utiliser l’épuration biologique : ce sont des bactéries qui mangent nos pollutions, et ça marche d’un point de vue réglementaire ! Cependant, toute station d’épuration produit également des boues qu’il faut éliminer.

Les nuisances olfactives sont néanmoins une réalité, alors d’où vient le problème ?
Une boue de STEU dite conforme ne devrait pas engendrer de pollution olfactive. S’il y a odeurs, c’est qu’il y a un dysfonctionnement dans la filière, un problème de stabilisation, d’aération, de fermentation, etc. Une STEP qui ne fonctionne pas correctement peut également produire des nuisances olfactives, comme certaines pratiques agricoles ou effluents spécifiques (porcheries, fromageries). Si les nuisances sont importantes et régulières, le préfet peut demander à l’inspection des installations classées de s’assurer que l’exploitant respecte bien les prescriptions imposées dans les plans d’épandage. Il n’y a pas de réglementation européenne sur la problématique des molécules malodorantes, et c’est pourtant le critère subjectif exprimé par les riverains qui se plaignent de ce désagrément.

Quelles sont les substances traitées par une station d’épuration ?
Les STEU ne traitent que ce qu’on appelle le « CHONPS » : les bactéries éliminent la matière organique biodégradable (le CHO, carbone, hydrogène, oxygène), les formes de l’azote (N), le phosphore (P) et les odeurs (S, dérivés soufrés). Les STEU ne sont pas là pour éliminer les substances chimiques, c’est-à-dire la charge organique réfractaire ; elles n’ont pas été conçues pour traiter les nombreuses substances que nous déversons dans nos rejets : médicaments, hormones, cosmétiques, shampooings, détergents, désinfectants, métaux, etc. Sans parler des plastifiants, composées perfluorés, microplastiques ou nanoparticules que les STEU ne peuvent même pas filtrer !

Pourquoi les boues des STEU ont-elles mauvaise réputation ? Sont-elles bénéfiques ou toxiques ?
Outre les nuisances olfactives c’est la question de la toxicité qui interroge les citoyens. Pour la police de l’eau, les boues sont des déchets et non de la matière fertilisante, elles doivent respectés des critères réglementaires qualitatifs sur seulement 12 substances chimiques (métaux, HAP, PCB) et quelques paramètres microbiologiques. Sachant que le Chemical Abstract Service recense plus de 80 millions de substances chimiques et 100000 sont inscrites dans l’inventaire européen, on peut légitimement se demander où finissent toutes les substances utilisées dans notre quotidien. En chimie, rien ne se perd, tout se transforme. Les boues ont et continueront à avoir mauvaise réputation !

Que deviennent ces boues ?
La France a choisi la pratique de l’épandage agricole. Les boues ont une valeur agronomique et énergétique car elles contiennent des nutriments pour les plantes (carbone, azote, phosphore), raison pour laquelle elles sont considérés comme engrais « naturels » pour fertiliser et/ou amender le sol. Stabilisées et chaulées, elles jouent un rôle sur le pH des sols et elles évitent le problème des odeurs. L’épandage est également une pratique recommandée par les agences publiques de l’État pour des raisons pratiques, écologiques et surtout financières. C’est une filière sous haute surveillance avec une réglementation très stricte en termes de conformité, d’auto-surveillance, de traçabilité, etc. Cependant, il faut arrêter de dire que c’est une filière d’avenir et une alternative naturelle aux engrais chimiques. La Suisse, par exemple, a interdit l’épandage des boues d’épuration en agriculture depuis 2006, par principe de précaution devant le risque d’accumulation de substances dans les sols. Elle s’est tournée vers des prétraitements (épaississement, stabilisation, hygiénation), des traitements de valorisation et de récupération, et l’incinération spécifique avec des fours adaptés.

Quelle est la question importante ?
L’épandage sur les sols agricoles pose le problème du devenir des substances dans les sols, et de leur transfert vers les organismes, et donc vers la chaine alimentaire. Ce qui est préoccupant ce sont en effet les impacts environnementaux que l’usage de ces boues pourraient engendrer. La composition des boues d’épandage a fortement évolué avec moins de métaux mais avec d’autres substances que l’on ne recherche pas ! Il faudrait que la réglementation sur les substances (perturbateurs endocriniens, cosmétiques, produits phytosanitaires, etc.) évolue et devienne plus contraignante. Quel est le risque pour l’environnement et l’Homme ? Quelle est la composition temporelle et spatiale, chimique et biologique, des boues ? Quelle est leur toxicité ? Comment évaluer le danger réel de l’épandage ? Quels sont les organismes accumulateurs de substances ? Quelles sont les autres méthodes de valorisation des boues ? Autant de questions transdisciplinaires sur lesquelles les membres de Chrono-environnement travaillent au quotidien dans leurs projets de recherche.

Contact : Gregorio Crini

publié le , mis à jour le