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Transfert trophique des pesticides : sur le fil du rasoir entre régulation "peste-pesticide" et "proie-prédateurs"

Comprendre les impacts des pesticides sur les espèces et de communautés cibles / non cibles est un défi pour l’écologie appliquée. Lorsque des prédateurs qui régulent la densité des ravageurs ingèrent des proies contaminées par des pesticides, cela peut entraîner un déclin des populations de prédateurs par empoisonnement secondaire. On ignore cependant comment les relations entre les espèces et les itinéraires de traitement (par exemple, rodenticide anticoagulant AR) interagissent et affectent la régulation des ravageurs.
Pour apporter des éléments de réponses, les chercheurs ont modélisé un système heuristique non spatialisé comprenant des campagnols terrestres, des prédateurs de campagnol spécialisés (hermines, belettes) et un prédateur généraliste (renard roux) qui consomme des campagnols, des mustélidés et d’autres proies. En effectuant une analyse de sensibilité à large spectre sur des paramètres toxicologiques mal connus, ils ont exploré l’impact de cinq réponses fonctionnelles des agriculteurs (définies à la fois par la quantité d’anticoagulants rodenticides (AR) et la densité seuil de campagnol au-dessus de laquelle l’utilisation d’AR est interdite) sur les interactions prédateurs-proie, transfert d’AR dans la chaîne trophique et les effets létaux sur les populations.
Dans ce modèle, l’utilisation d’AR permettant le maintien de faibles densités de campagnol dans l’ensemble de l’espace modélisé a supprimé les populations de mustélidés et de renards, conduisant à une dynamique de population des campagnols entièrement régulée par l’utilisation d’AR. Ces régimes de traitement de contrôle des campagnols ont supprimé les services écosystémiques de prédation et favorisé la dépendance aux pesticides.
Maintenir la densité des campagnols en dessous des limites acceptables par les agriculteurs en utilisant des AR tout en maintenant des campagnols en tant que ressources proies en nombre suffisants a conduit à réduire l’apport en AR. Cela induit l’émergence de périodes prolongées sans AR dans l’environnement qui bénéficient aux prédateurs tout en évitant les épisodes à forte densité de campagnols. Le bénéfice tiré de la prédation peut répondre aux intérêts de la production agricole tout en minimisant l’impact sur les populations de mustélidés et de renards, ainsi que les processus écosystémiques associés. Ces phases alternées de régulation par les mustélidés et par les agriculteurs mettent en évidence les conséquences de la relation intra-guilde où les mustélidés, via le service écosystémique de régulation des campagnols, peuvent « sauver » les renards de l’empoisonnement. L’analyse de sensibilité à la fois globale et à grande échelle illustre la tension fragile entre une régulation fondée sur la relation prédateurs-proies et régulation fondée sur la relation pesticides-ravageurs.
Synthèse et applications : différents itinéraires de traitements conduisent à une riche variété de dynamiques proies-prédateurs dans les agro-écosystèmes. Ce modèle révèle la nécessité de maintenir des refuges avec suffisamment de campagnols non empoisonnés afin de conserver la communauté des prédateurs, étant donné le potentiel d’empoisonnement secondaire des rodenticides. Les scientifiques suggèrent que de longues périodes sans traitement aux pesticides sont essentielles pour maintenir les populations de prédateurs et que les pratiques d’utilisation de pesticides qui tendent à supprimer définitivement un ravageur à grande échelle sont contre-productives.

Baudrot V., Fernandez‐de‐Simon J., Coeurdassier M., Couval G., Giraudoux P. et Lambin, X. (2020), Trophic transfer of pesticides : the fine line between predator‐prey regulation and pesticide‐pest regulation. Journal of Applied Ecology

publié le